De Nicolas Pascual/paddock-gp
Dans les années 1930, le sport jouait un rôle important dans la propagande nazie. Adolf Hitler n’a pas hésité à s’appuyer sur des disciplines qui représentaient le courage, l’abnégation et la puissance du Troisième Reich. Comme le rugby, l’athlétisme ou l’alpinisme. Bien entendu, le sport automobile ne fait pas exception. Tous les pilotes allemands – sous pavillon nazi – sont donc utilisés au profit du régime. Hermann Paul Muller faisait partie de cet escadron.
Hermann Paul Muller, voilà ton histoire
Né en 1909 dans le royaume de Prusse, Hermann Paul Muller s’est intéressé pour la première fois aux side-cars au début de la vingtaine. Il remporte le championnat national de la discipline en 1931, avec une Victoria 600cc. Auto-Union (un consortium de quatre sociétés allemandes) lui propose, en 1935, une DKW équipée pour la catégorie 500cc. Avec cette machine, Muller a également remporté le championnat national des deux roues.
Sa capacité d’adaptation est tout simplement impressionnante. Derrière les engagements sportifs de l’Auto Union se cache le NSKK (Corps automobile national-socialiste, le Corps motorisé national-socialiste), dirigé par Adolf Hühnlein. L’idée du projet était simple : fournir à deux entreprises des ressources presque illimitées – Mercedes-Benz et Auto Union – pour dominer le prestigieux Championnat d’Europe des pilotes. Problème : Cette compétition se déroule sur quatre roues.

En fait, ce championnat chapeauté par l’AIACR (Association Internationale des Automobile Clubs Reconnus, ancêtre de la Fédération Internationale de l’Automobile) est l’équivalent de la Formule 1 d’aujourd’hui. Les nazis décidèrent donc d’écraser toute la concurrence pour démontrer leur supériorité. Les deux entreprises financées par l’État ne lésinent pas sur l’embauche. Les superstars Rudolf Caracciola, Hermann Lang, Bernd Rosemeyer et l’Italien Luigi Fagioli sont engagés pour faire briller les couleurs du drapeau à croix gammée.
Pilote et soldat
Auto Union, à la recherche d’un pilote de réserve pour 1937, s’intéresse à Hermann Paul Muller. Après une bonne année, il devient titulaire et se bat contre de grands noms. En 1939, il remporte également le Grand Prix de France et termine l’année comme champion d’Europe des pilotes ! Il s’agit de sa troisième victoire majeure dans trois disciplines distinctes. Malheureusement pour lui, le titre ne lui a jamais été attribué en raison du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.
Comme beaucoup de ses compatriotes, Hermann Paul Muller a été repêché. Il est lieutenant dans la Luftwaffe et travaille dans une usine de moteurs à Lodz, dans l’actuelle Pologne, sans jamais participer au combat. Lorsque le régime s’effondre, le champion est fait prisonnier par les Soviétiques. Muller n’a d’autre choix que d’effectuer du travail forcé – l’exploitation forestière – à Chemnitz.

Puis vint sa libération en 1946. Sans le sou, il retourna vivre chez ses parents agriculteurs non loin de Bielefeld. Dans une maison privée, il aperçoit une moto : il s’agit d’une DKW 250 SS, qui a survécu à la guerre, cachée dans une cave sous des couvertures de laine. En ces temps précaires, il propose un échange audacieux. La moto pour un sac de farine, douze kilos de lentilles et une tranche de bacon. Affaire conclue.
Muller revient aux compétitions
La même année, il participe au Grand Prix de Brunswick (organisé sur autoroute avec des véhicules de fortune) mais est contraint à l’abandon. Pourtant, malgré ses 37 ans, il retrouve le goût de la compétition. Assisté de son épouse dans les stands, il remporte le championnat allemand 250cc en 1947 et 1948 ; c’est sa résurrection. Ironiquement, il est de nouveau engagé par l’usine DKW, comme en 1935. « Happi » récidive en 1951, s’imposant en 125cc, toujours au niveau national.
Ces excellents résultats ouvrent la voie au nouveau championnat du monde de motocyclisme (1949), d’abord avec les privés Mondial, Horex ou MV Agusta, puis avec la NSU. L’entreprise allemande, fondée en 1873, est l’une des institutions du pays. Muller a donc été naturellement choisi pour s’implanter dans le monde de la compétition. En 1954, l’équipe réalise un triplé en 250cc, mais la nôtre ne termine que troisième, derrière Werner Haas et Rupert Hollaus. Même résultat en 125cc.
Champion du monde!
Haas ayant décidé d’abandonner le monde de la compétition, Hermann Paul Muller reste en 1955 le seul représentant important de la NSU dans les courses de quarts de litre. L’incroyable s’est produit. Il remporte le Grand Prix d’Allemagne et devient champion du monde à 45 ans et 287 jours ! Ce record n’a jamais été battu depuis (et il est peu probable qu’il se produise de si tôt).
L’âge de la retraite est arrivé. Après de nombreux essais, « Happi » Muller met un terme à sa carrière, mais sans s’éloigner des moteurs. En effet, un an plus tard, il établit un record sur le lac salé de Bonneville et restera à jamais lié à Auto Union, pour laquelle il travaillera longtemps après. Cet homme au destin incroyable nous a quitté en 1975, à l’âge de 66 ans.

L’histoire d’Hermann Paul Muller devrait nous faire réfléchir sur la portée du sport. Il s’agit en fait d’un domaine très particulier, au-delà du temps et des conflits. Pour preuve, dans les années 1950, on pouvait trouver un ancien nazi aux côtés d’un ancien résistant et espion anglais, comme Fergus Anderson, dont le nom était mentionné dans le « livre noir » d’Adolf Hitler. C’est la beauté du sport. En ces temps difficiles, sa préservation en toutes circonstances doit rester un enjeu primordial.
Photo de couverture : Audi Media Center
L’article original sur paddock-gp
